e mémpol VIII – Les Polonais et la famille

Comment vivre en France ?
Les réponses des Szulc :
S’intégrer et s’élever, mais préserver son identité d’origine.

      1) Commençons par deux petites considérations liminaires. Au moment de consacrer une sorte d’étude de cas à ma famille paternelle, les Szulc, essentiellement de Bol-Pul, je ne peux m’empêcher de tourner ma pensée vers notre dernier Prix Nobel français de littérature 2014 Patrick Modiano, qui a donné il y a déjà un certain temps un livre intitulé « Livret de famille ». Ce que j’entreprends ici est finalement assez voisin, sauf que ma visée essentielle à moi n’est pas introspective. On peut très bien estimer en effet que mon récapitulatif ci-dessous s’apparente à une sorte de «livret de famille », comme un procès-verbal, mais franchement modalisé. Je suis content de me situer dans une perspective de ce genre.

       2) Mais ce n’est pas tout. Modiano coiffe son livre d’une épigraphe, capitale, de René Char, qu’il m’importe très profondément d’adopter aussi : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir. » René Char est le fameux auteur du journal poétique de la Résistance «  Feuillets d’Hypnos ». Ce que je fais ici se réclame aussi de cette phrase: je résiste en vivant du souvenir, surtout maintenant retraité, déjà diminué, ralenti, fatigable, souffreteux. Mais, rassurons-nous, je ne me prends quand même pas pour Proust, sincèrement.

 La première génération immigrée.

   

  3) a) Le patronyme Szulc est en fin de compte assez banal chez les Polonais. Sa prononciation originale est celle de l’allemand « Schultz », mais simplement avec une orthographe polonaise. Il y a maintenant des prononciations plus ou moins déformées par de laborieuses francisations (Quand en 68, on a naturalisé mes parents, on a évidemment voulu simplifier notre orthographe ; j’ai alors, insolent de 13 ans, proposé à Glasser, du commissariat de police, de supprimer le u ; il n’a pas beaucoup goûté mon humour, provocateur ; mais il s’y est fait de bon coeur quatre ans plus tard, quand je lui ai écrit il est vrai des articles de journal sur son club d’accordéon… Si on voulait faire la liste de nos orthographes et prononciations, on n’aurait pas fini, nous ne sommes guère épargnés par les écorchures les plus farfelues : et voici « Choulk », sauf si vous préférez « Tssoulk », ou « Zglukss », et j’en passe, et des meilleures… Mais tel est le sort ordinaire des consonances polonaises dans la région et en France : le sédentaire dominant ne veut pas s’adapter, au prolétaire migrant : d’ailleurs il en est incapable, c’est tout un joli petit problème linguistique (pour le résoudre, c’est tout simple : yaka utiliser l’API, ou alphabet phonétique international ; mais en fait on ne veut pas ; vous pensez, ça demande un p’tit effort, quelle horreur ! et en plus, on risque de le résoudre, le problème… ; on veut pas : on préfère les problèmes aux solutions, c’est plus simple, ça dérange moins…). La plus courante, de ces prononciations fautives, venant des dyslexiques les plus moyens, consiste à dire « Sluc », en mettant le « l » à une mauvaise place ; plus drôle : le vieux facteur, qui me fait, depuis son vélo, au moment de me transmettre un recommandé : « Sulak-Soulak c’est ici ? » ; il avait un coup en trop dans l’pif (bien rouge, l’pif) : il aurait pu dire « Soulard », tant qu’il y était : les choses eussent été encore plus claires ! Vous allez me dire que comme tout bon « Polonais », je me prends pour un martyr… ; mais non, mais non : je suis si heureux qu’on me mette à toutes les sauces, ben voyons ! Tiens ! il y en a une qui est mignonne, finalement, et qui vient de mes copines qui me veulent du bien : szulcinet ! Ou tiens ! le top du top de la bienveillance : szulcouninouchet ! ça ne s’invente pas.

b) Plus sérieusement, le nom Schultz, avec ses possibles variantes orthographiques Schultze, Schulz ou Schutz, désigne, dans le monde germanique (et particulièrement semble-t-il en Suisse dans le canton de Lucerne), le Schultheiss, ou maire du village, suivant le dictionnaire unilingue allemand « Wahrig » (édition à couverture rouge de 1986 p 1148) ; et cette acception est tout à fait confirmée dans l’ouvrage collectif sous la direction de Marie-Odile Mergnac « Les familles du Haut-Rhin », éd Archives et Culture, 2007, pp 216-217. Notons que le Schultheiss a pu évoluer phonétiquement assez différemment de Schultz ou Szulc, en devenant, en Pologne, toujours avec le même sens, « Soltys».

c) Patronyme par excellence pour gens « notabilisées » donc, Schultz le devient en 1959 jusqu’à la caricature extrême dans le film français parodique à gros succès populaire de Christian-Jacque avec Brigitte Bardot, qui vient de nous quitter,« Babette s’en va en guerre » grâce à ce super humoriste notre Francis Blanche (avec le même prénom que moi, en plus…) petit poitrinu-ventru-fessu-cuissu à souhait qui sait succulemment transformer le redoutable général de la Gestapo Schultz en « Papa Schulz » de tous les ridicules anti-allemands possibles. Combien de fois ensuite n’a-t-on pas cru du meilleur comique de m’assimiler à ce personnage en me saluant d’emblée du plus entendu des: « Ach ! Papa Schulz ! », au point de me faire vouloir expédier aux oubliettes les plus profondes cette satanée consonance teutonno-bocho-schleuh pour m’imposer sous le plus francisé des « Zulk », « Zzzuuulllkkk », vous voyez ? A me faire envie de m’appeler « Schoultz-ski », le suffixe ski étant en polonais par excellence le marqueur des patronymes aristocratiques, sur par exemple le modèle de « Grabowski » = « Monsieur du ou des charmes » (les arbres, ou, plus simplement : l’essence ligneuse)) : au moins aurais-je été, avec cette attestation lourdissime de polonité à l’abri du détestable soupçon de germanité, voire de germanophilie, cata ! Plutôt que cela, je me serais même je crois accommodé de « S-cass-la-gueule-en-ski », suivant la tuante trouvaille d’un autre humoriste célèbre de la télé, et regretté, Jacques Martin.

      4) Le grand-père paternel Stefan (Etienne) Szulc, senior, est donc né en Pologne à Drziezbin le 10-12-1891, et il arrive à Bollwiller en juillet 1928 avec sa femme et cinq premiers enfants nés en Pologne,  sur un total de sept. Il est bientôt surnommé « l’évêque » par certains plaisantins à cause sa foi catholique bien trempée et affirmée (peut-être aussi parce qu’il était physiquement assez grand pour égaler en taille un prélat moyen coiffé d’une mitre), et de ses trop longues prises de parole en public, qu’on ne demandait du reste pas, et par lesquelles il pouvait irriter les gens, débarquant dans les fêtes de famille à l’improviste sans y être invité ; mon « oncle par alliance » Etienne Wojdyla m’a dit au sujet de cette curieuse pratique combien il a mis en colère mon autre grand-père, maternel, Félix Wejder, qui aurait fulminé : « Mais tu vas la boucler, oui ou non ? ». Mais qu’est-ce qu’il pouvait donc bien raconter ? Des choses patriotico-religieuses, j’imagine, pour stimuler la fidélité de ses compatriotes au pays d’origine ? Peut-être pour ce faire était-il missionné par le clergé, comme en somme un Joseph Peplinski l’a été, pour implanter une chorale paroissiale polonaise  dans chaque cité minière où les Polonais étaient nombreux ? Cependant, le bonhomme, avec sa taille gaullienne, est reconnu, par beaucoup, comme le patriarche  d’une « famille honorablement connue » (selon l’expression administrative figée habituellement utilisée), y compris par les autochtones, par exemple à Pulversheim par les Niemerich, bistrotiers et restaurateurs chez qui il prend régulièrement l’apéritif au sortir de la messe dominicale. Il a beaucoup d’amis pour lesquels il tient table ouverte. Quand par exemple Jean-Wladyslaw Pawela, en son temps contrebassiste et doyen du groupe folklorique « Polonia » de Mulhouse, me voyait, systématiquement il versait une larme sur le souvenir des bons moments qu’il avait passés chez mon grand-père à son arrivée en France, tout de suite après la guerre, avec son copain Stanislas Zielinski, qui fera tant et tant pour les associations polonaises de Mulhouse. Lors de l’installation d’une effigie de la Vierge noire de Czestochowa par l’abbé Richard Gorski à l’église Ste-Thérèse de Mulhouse (voir mon article dans le quotidien « L’Alsace » sur ce sujet), avenue DMC, Pawela n’a plus pleuré « en me voyant », comme d’habitude. J’étais surpris. Sa femme m’a expliqué qu’il était devenu aveugle. Ainsi l’âge pousse-t-il irrésistiblement au déclin. Le grand-père accueillant est logé à Bollwiller, au n° 128 de la cité IV, partageant au début son logement avec la famille Stempien (dont un fils, Henri, sera président des anciens combattants polonais de Wittenheim), polonaise aussi, donc, les uns au rez-de-chaussée, les autres à l’étage, car le quartier est en cours de construction, et il y a provisoirement plus de gens à loger que de maisons achevées et disponibles. Il a épousé dans son village de naissance le 11-02-12 Wladyslawa Anastasziak, née en Pologne le 21-01-1895 à Zadwarna. Le grand-père, ouvrier au puits minier de Rodolphe, est blessé avec séquelles à la colonne vertébrale, et prend sa retraite en 1951, après avoir fini son parcours professionnel «au jour» (par opposition dans le jargon du milieu avec « au fond », avec que cela emporte de dévalorisant et donc de réduction de salaire), à la lampisterie. Le couple souhaite alors déménager dans la cité de la compagnie minière « Kali- Ste-Thérèse » de Pulversheim, par commodité familiale plus près de sa fille avant-dernière d’une lignée bien étoffée, Marthe, établie dans cette commune rue de la Forêt, où il obtient le logement préfabriqué, maisonnette de plain-pied avec jardinet construite en 1948-49, n° 73 dans la même rue, et où il s’établit administrativement à partir du 10-03-53. L’accès à l’habitation a été rendu possible par le désir commun des Szulc et des Babula- Rodolphe Lasek de permuter de lieu de résidence. Le grand-père décède à son domicile de maladie dans sa 78ème année, le 14-04-69, vers 23h30, (C’est notre cousin Bernard Malyszka qui sait parler du grand-père de manière intéressante, comme de mon père du reste : il souligne par exemple que l’hôpital a renvoyé notre parent sans plus de soins, pour qu’il meure « à la maison », car la médecine ne pouvait plus rien pour lui.). Et la grand-mère décède de vieillesse dans sa 87ème année le 21-10-82, à Soultz. Ces grands-parents ont été des pratiquants assidus. Pour faire un raccourci : dans ma famille, du côté paternel rien ne se faisait sans le curé, du côté maternel rien (sauf exception) ne se faisait avec le curé, car mon grand- père Félix était, apparemment avec raisons, anticlérical (sauf exception). Mais mes deux grands pères étaient des patriotes, et ont porté l’uniforme, Stefan dans le secteur russe de la Pologne en 1914-18, et Félix un peu plus tard, à partir de fin 18, à partir de ses 18 ans, pour garder la frontière polono-soviétique comme volontaire. Les relations entre les deux composantes de ma famille ont été peu alimentées, se limitant pour ainsi à des rencontres obligées pour les grandes occasions familiales et les grandes commémorations traditionnelles du calendrier communautaire. Implicitement, on ne se sautait pas au cou, il y avait, retenu, plutôt du frottement, entre certains caractères un peu rugueux, peu en affinités comme dans tout groupe fourni finalement, comme dans l’ordre habituel des choses. La troisième génération a fait table rase des petites bisbilles d’antan, et n’a pas voulu subir ce genre d’héritage, basculant par-dessus le bord de sa barque les susceptibilités antérieures un peu trop pointues. Pour cette fois, Dieu merci, les plus jeunes se sont montrés plus sages que l’un ou l’autre de leurs anciens. Jusqu’à un certain point.

   5) Le village des origines. Le village de Dzierzbin dépend administrativement de la capitale historique de la Grande-Pologne Kalisz (environ 105.000 habitants en 2012). Il se situe à l’est de cette région, à environ trente km au nord de son chef-lieu. Entre les deux, il y avait en particulier une pinède dune dizaine de km de long. En 2011, la minuscule localité d’agriculture vivrière ne compte que 268 âmes. En avril 97, Waclaw Janas, un ami ancien vice-ministre polonais de la Culture, a demandé téléphoniquement par curiosité personnelle, à je ne sais quelle administration, s’il restait dans le lieu des Szulc. Il est revenu de la brève consultation en me disant, avec son humour bien caractéristique: «Là-bas, tout le village s’appelle Szulc ! » Fred Kaku s’est consciencieusement rendu sur place, et a bien entendu rectifié l’aimable et plaisante exagération ministérielle.

   6) Petits souvenirs personnels n° 1. Mes rapports avec mes grands-parents paternels ont été insuffisants, très pauvres. Cela s’explique par la distance géographique, la différence d’âge, le fait que du côté maternel on ne m’incitait pas à les visiter. Cela est regrettable. Le grand-père Stefan a été un homme connu dans la communauté polonaise, et respecté. Il a été présent à ma communion solennelle à Wittelsheim-Langenzug le 06-04-69. Il est mort huit jours après. Entre les deux dates, je suis allé le voir, en mobylette, alors que je n’avais pas encore mes 14 ans révolus, chez lui, fatigué, amaigri, peu loquace. Ma grand-mère, son épouse, était désarmante. Dans ses dernières années, quand elle me voyait, au pèlerinage de Thierenbach, elle me mettait toujours dans la main deux ou trois pièces de monnaie, ainsi qu’à la quête de l’office, comme si j’avais cinq ans en culotte courte. Il y avait quand même de quoi s’offrir, en francs (!), un café au bistrot à côté de la basilique. Je regardais à la ronde si j’étais vu recevant la précieuse obole. J’étais scié par la gentillette et improbable loufoquerie de la situation. La grand-mère ne réalisait pas, ou plus, ou ne voulait pas, que je n’avais plus cinq ans, mais cinq fois cinq… que mon porte-monnaie était normalement nettement plus gros que le sien, et que, suivant la sensibilité financière de la troisième génération, la mienne, son don ne pesait pas plus qu’un grain de riz…mais, il est vrai et c’est l’essentiel, compensé par le poids de la touchante intention. Dns ses belles années, Stefan senior était un convivial, aimait recevoir, festoyer au moindre prétexte, comme la plupart des Polonais,  accueillir à sa table sa famille, ses compères et commères (pol : «kumotry »), choisis dans les familles polonaises les plus convenables, fréquentables, du secteur, voisins, amis, compatriotes divers.

Les 7 enfants de la seconde génération.

   7) Wladyslawa, la très discrète, très courageuse, et très dévouée, exemple s’il en fut de bonne épouse et bonne mère, donne le jour et élève sept enfants, quatre garçons et trois filles, nés en quelque vingt et un (trois fois sept…) ans entre 1913 et 34. Sept est un chiffre qui laisse rêveur, tant il invite à d’innombrables associations d’idées diverses, religieuses ou culturelles. Passons, on n’en finirait pas. Aujourd’hui, avec déjà moins de sept enfants, ce qui est devenu rare, on est ordinairement classé comme famille nombreuse, avec les connotations sociales que cela implique la plupart du temps. A l’époque, on aurait plutôt parlé de famille à «importante » natalité, d’une fratrie fournie, généreuse, que sais-je ? une expression de ce genre. Tous seront mariés, un divorcé même déjà, ce qui n’est pas encore courant, les filles seront femmes au foyer, les garçons, déjà très jeunes, ouvriers aux Mines de potasse, en principe au fond, tous et toutes après une scolarité minimale, voire incomplète, voire, de force, bilingue franco-allemande, dans l’ordre qu’on voudra. Ils sont dans la norme du temps, reproduisant simplement, mécaniquement, ce que permet la situation locale sans grandes histoires de l’emploi, le modèle de la génération précédente, sans aucune autre ambition. Une seule fille s’établit hors du Bassin potassique, et d’Alsace, et sera la première veuve. La succession des naissances est la suivante : Sophie le 04-02-13 à Dzierzbin (+ 89), Joseph le 25-08-19 à Dzierzbin (+ septembre 90, peu après ses noces d’or), Stefan, junior donc, mon père, le 22-06-22 à Dzierzbin (+ 23-09-73, à Lutterbach, à seulement 51 ans), Jeanne, le 24- 06-24 à Krzgalec (+ 2011), Edouard sénior, le 26-08-26 à Mielkow (+ 2001), Marthe, à Bollwiller le 25-04-29 ( dernière décédée à presque 96 ans, le record familial, à l’Epiphanie 2025, à la résidence d’Argenson de Bollwiller), et Marian («Maniek »), le 02-07-34 à Bollwiller (+ 05-01-61, d’un accident de circulation automobile à Kingersheim, à seulement 26 ans et demi).

   8) Les mariages dans la seconde génération.

  1. a) Sophie devient Mme Joseph Kaluzinski à Bollwiller le 24-12-31. Son débonnaire époux est, pourquoi ? surnommé dans la famille « wuja (fr : « oncle », voire « tonton ») szwagier » (« beau-frère »). En France, à Bollwiller, depuis 25, travaillant au carreau Rodolphe (ban de Pulversheim), il demeure d’abord au foyer des célibataires, avec son frère Wladyslaw, qui travaille au puits 4 d’Ensisheim.
  2. b) Joseph épouse Odile Ksiezyk à Pâques 40, le 23-03, à Bollwiller, lors d’une permission obtenue par son époux, alors sous les drapeaux.
  3. c) Stefan junior s’est marié à ma mère, enceinte, résidente de Wittelsheim, dans une chapelle provisoire, sur le site futur des bus d’entreprise, à la jonction des cités Grassegert et Amélie II, en face du regretté chevalement d’Amélie I, le 13-10-45. De naissance, en Allemagne (à Goldberg, dans le Mecklembourg, où ses parents étaient ouvriers agricoles saisonniers, le 18-08- 22, Irène Weider, vers ses quatorze ans bonne à tout faire chez son ancien instituteur cité Langenzug, puis ouvrière textile à Cernay (orthographe du nom avec des variantes, comme Wejder ou Wajder, on le voit, plus francisée, germanisée ou polonisée, selon le scripteur ; le mélange linguistique, de nouveau, est de la partie), et son futur mari, ont été contraints pendant la guerre à la déportation du travail sur le territoire du IIIème Reich, dans le pays de Bade, qui les traitait passablement, sans maltraitance notable, car on avait besoin qu’ils fussent en forme acceptable pour travailler rentablement, au bénéfice du régime nazi haï, mon père pendant le plus long de la guerre, comme mineur de fer des environs de Fribourg en Brisgau jusqu’à ceux de Cologne, ma mère vers la fin comme ouvrière en usine d’armement en Forêt- Noire (où mon frère effectuera, à Villingen, son service militaire, à la fin des années soixante), les deux jusqu’à la capitulation.
  4. d) Jeanne convole avec François Jankowiak (mon parrain), de quatre ans son aîné, en 47. Il meurt de maladie (séquelles de guerre, arthrose) à seulement 42 ans, en avril 62. Plus tard, il sera exhumé, pour expertise de la silicose, car il y va pour la veuve d’une éventuelle augmentation de sa maigre pension de réversion. Jeanne deviendra la gouvernante du curé Zawicki, homme très bon pour elle, et pour ses deux filles.
  5. e) Edouard senior épouse Marianne Cyferkowska (+ été 2011) appelée presque toujours simplement «Marie », de la cité Rossalmend, le 04-06-49, à la Pentecôte, à Staffelfelden. Son frère cadet Casimir sera tué au puits Marie-Louise, dans un accident du travail, à 37 ans, en 1967.
  6. f) Le 06-08-49, à Bollwiller, a lieu le second mariage de l’année, celui de Marthe, avec Marian Malyszka.
  7. g) Enfin, le benjamin des Szulc, Marian, en 56 ?, prend pour épouse Wladyslawa née Madej, et veuve Zwiller, déjà mère de son premier mariage; les deux conjoints divorceront bientôt. En conclusion de ce passage en revue, on remarque que les sept Szulc se sont mariés entre Polonais. Le communautarisme, à cette époque, est fort: on vit entre soi, autosuffisants, voire repliés sur soi. Les naturalisations françaises, pour le moment, attendront encore, sauf celles qui sont déjà acquises par le mariage.

    9) Zoom n° 1: le mineur Joseph, le plus mobile, malgré lui, de la seconde génération. S’il est vrai que les voyages forment la jeunesse, alors Joseph le fils a été sans doute de la fratrie l’individu le plus modelé, le plus façonné de la seconde génération, contraint de rouler sa bosse dans une bonne partie de l’Europe sous l’uniforme polonais pendant toute la seconde guerre. Enrôlé à vingt ans dans les Forces armées polonaises levées en France sous le commandement suprême du général Sikorski (une sorte de De Gaulle résistant à la polonaise bientôt tué dans une chute d’avion, le 04-07-43, à Gibraltar : accident ou assassinat ? les deux supputations continuent d’avoir cours) dès le 28-11-39 à Coëtquidan, en région de Bretagne, dans le département du Morbihan, localité prestigieuse parce qu’y est implantée l’Ecole militaire de St-Cyr, et où séjourne d’octobre 39 à mai 40 une Division polonaise. Joseph sert dans l’arme du Génie, au troisième bataillon. Le sapeur de base avance au grade caporal-chef et est entre autres distingué par la Croix du mérite en bronze avec glaives. A la suite de « la drôle de guerre », l’attaque-éclair allemande qui envahit la France et la plonge dans la Débâcle force une partie des unités polonaises, avec Joseph, à se replier en Grande-Bretagne, où il passera les années d’Occupation, avant de retourner servir sur le continent jusqu’à la capitulation nazie et au-delà. L’itinéraire personnel de Joseph est à l’image de celui de ces soixante-dix-mille hommes réunis d’abord en France sous leurs couleurs d’origine, puis de ces cent mille soldats pareillement rassemblés dans les lles britanniques. Comme le dit un professeur de l’Université de Varsovie : « N’ayant pu enrayer l’avance hitlérienne, les Polonais ne s’avouèrent pas vaincus. » Ils s’illustrent pendant cinq ans aux quatre points cardinaux du conflit. Après le débarquement allié en Normandie, Joseph participe à la libération de la Belgique et des Pays-Bas. Il a dans ses affaires un mince livret vert de poche de cantiques religieux à l’usage du soldat polonais. Le volume est justement imprimé en Belgique et édité en 1944 par le deuxième régiment d’artillerie polonais à Ouest. Puis la frontière allemande est franchie, jusqu’à la victoire finale. Joseph est démobilisé de l’armée polonaise en France dès le 09-05-45. Mais il est rengagé dans les Forces alliées jusqu’au 1er septembre 1946 et de nouveau démobilisé, des Forces armées polonaises « hors de Pologne » cette fois. Il perçoit une prime de démobilisation de mille francs, pas un pactole, le 28-10-46. Rentré au bercail potassique alsacien, son retour annoncé comme une chose incroyable à sa mère dans son jardin par un voisin cycliste, « Mme Szulc ! Votre fils rentre de la guerre ! », Joseph confond ses deux sœurs Jeanne et Marthe, tant de temps a passé, ses cadettes ont tant changé, que des larmes lui en échappent. Ce qui est resté à l’intéressé de cette longue séquence militaire, c’est qu’il a été le plus façonné des siens, le plus naturellement distingué par son port et ses manières. Il avait vu du pays et du monde, dont du beau monde, et il en a été à un certain degré imprégné d’un certain savoir-vivre. Il avait par exemple appris l’humour faussement pisse froid, au second degré, que peu manient avec bonheur : un jour que je lui dis qu’il est beau dans son nouveau costume, il me répond comme une évidence : « Ton oncle a toujours été beau. » II avait aussi rapporté d’Angleterre un jeu de mots paronymique et interlinguistique qu’il aimait bien servir : « Do you smoke? » (angl: « Fumez-vous ? »); réponse : « Jak smok ! » (pol : « Comme un dragon ! ») Le mot semble juste bon enfant populaire, de peu d’importance, mais attention, il renvoie en fait à une réalité de poids, celle que les Polonais des potasses ont toujours pratiqué des mélanges de langue, des altérations dialectales, ou, si l’on veut, la plupart a toujours été adepte de la salade russe. Quand il voulait, Joseph n’était pas triste. Cependant, s’il n’a été ni blessé, ni prisonnier, Joseph n’en est pas moins revenu de sa vie militaire marqué de cicatrices, celles que laisse la connaissance de la cruauté humaine. C’est très remué par exemple qu’il relatait qu’il avait vu sur le chemin de la victoire, dans l’Allemagne défaite, certains soldats soviétiques ivres de vengeance attraper par les pieds des bébés allemands dans leurs berceaux pour les tuer en les heurtant contre les murs des chambres sous les yeux de leurs parents impuissants et implorants. C’est avec plus un sourire en coin qu’il racontait sa propre fausse férocité; quand la soldatesque gagnante dépouillait les perdants de leurs bijoux pour constituer un trésor de guerre, l’oncle menaçait persuasif celui qui renaclait à donner son alliance en or d’un : « Finger abschneiden ! » (all: « Coupez le doigt! »), qu’il n’était évidemment pas question d’exécuter, on aime bien s’amuser à faire peur, mais on n’est quand même pas des sauvages…comme d’autres… Mais comment résister au plaisir d’effrayer un ennemi, même seulement un civil? Il faut bien se lâcher un peu, on a assez courbé l’échine, souffert, et attendu le retour de la liberté et de la paix. Le Joseph se souvenant de ses jeunes années était tantôt dans les larmes, tantôt dans le rire, typiquement dans la condition du vrai soldat, imprégné à vie d’ordre et de discipline. Joseph, dans la vie militaire, a vu du pays, plusieurs sortes de pays, et il a vu du monde, plusieurs sortes de monde. Il en connaît l’usage.

   10) Zoom n° 2: Odile, la divine choriste. Pendant plus de soixante ans, l’épouse de Joseph, Odile, s’est distinguée comme choriste de premier plan de l’Ensemble de chant « Le rossignol forestier » (« Slowik lesny ») de Pulversheim, l’association locale qui reflétait avec talent la continuation de la culture polonaise. Soprano à la ligne forte et sûre en toutes circonstances, elle était un des principaux piliers de la formation, vice-présidente, puis membre d’honneur. Il lui arrivait l’honneur de se voir confier un solo, en français, comme à l’église St-Etienne lors de la communion de son neveu Bernard en 64: « Victoire tu règneras, ô Croix, tu nous sauveras », etc. Son dévouement passionné pour le chant sacré polonais a été récompensé par plusieurs diplômes d’honneur de la Mission catholique polonaise en France. Nous étions fiers d’elle, et elle était notre Callas familiale, notre diva. Née en Pologne à Nikisz- Janow, près de Katowice, elle est arrivée en France en 1927 avec ses parents, qui s’installent dans la cité minière d’Ungersheim. De 1937 à 50, elle travaille dans le textile à Guebwiller, ce qui permet de souligner que les femmes de mineurs n’ont pas toutes été automatiquement et exclusivement, selon l’expression consacrée, «femmes au foyer ». La belle-sœur d’Odile, Irène senior, par exemple, outre une expérience comme employée de maison, en a eu une autre dans le textile à Cernay, puis a encore travaillé à Mulhouse à la SACM (Société alsacienne de construction mécanique), et, à la fin de la guerre, dans l’armement, dans la Forêt-Noire, en Allemagne, dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire) imposé par l’occupant, pour renforcer la production de l’industrie de guerre. Odile, résidente de Pulversheim (10 rue Pierre Curie) depuis 1948, s’est éteinte à quatre-vingt-six ans, le 11 janvier 2009, à l’EHPAD d’Ensisheim (Maison de retraite médicalisée), où elle a été admise en 2006, comme souvent pour affection dégénérative. Ce qui reste de très émouvant de sa fin, c’est que, ne pouvant plus s’exprimer par la parole, elle pouvait encore chanter, ses ultimes consolation et joie. Personne de grande sociabilité, Odile, dans ses dernières années, a voulu échapper à la dure solitude du veuvage en se faisant un compagnon de vie occasionnel de Robert…, de…, qui s’est remarquablement dévoué pour elle dans sa maladie, et qui à ce titre mérite d’être considéré comme membre allié de la famille.

   11) Zoom no 3: le mineur Edouard l’ancien, le premier propriétaire immobilier. Edouard senior quant à lui se démarque de ses frères et sœurs comme premier accédant à la propriété immobilière. Dès le début des années soixante, il a l’ambition de faire construire et construire un pavillon qui coûtera beaucoup de travail et d’efforts au couple. Le bâtiment et son jardin sont sis prêt du carrefour du nouveau monde de Bollwiller, n° 28 rue de Guebwiller. Très peu de Polonais, à cette époque, a eu le courage d’entreprendre de se constituer un patrimoine dans la pierre. L’un ou l’autre réussissent bien à acheter dans un coin ou un autre, à Cernay par exemple, un bout de pré ou de verger, un placement d’anciens paysans. Rarissimes sont ceux qui construisent, comme à Staffelfelden-village les Kulesza et Wojdyla, ou à Wittelsheim- Langenzug les Blaszczyk et autres Cybuski, à Rossalmend un Thadée Zbylut, ténor-vedette dans les années 60 de la chorale « Lutnia ». La presque totalité se repose sur le statut du mineur qui assure un logement gratuit (la notion de « logement gratuit » a été sujette à controverse au début de la vente des cités aux occupants tout à la fin des années soixante-dix, car certains syndicalistes estimaient que, par des retenues sur salaire « opaques » (sic), au cours d’une carrière un mineur avait déjà indirectement acheté ou remboursé son toit deux à trois fois), et certains anciens découragent même leurs jeunes de s’y mettre : « Vous avez un logement à vie, pourquoi aller s’endetter et se priver ? » Le moment venu, Edouard senior fera encore mieux, puisqu’il rachètera aux Mines, rue de la Forêt à Pulvershim, la maisonnette de sa mère décédée. Il a mis ce second bien immobilier en location, donc a aussi été le premier à percevoir des revenus fonciers. Edouard senior est ainsi doublement celui qui a été en avance financièrement sur le modèle encore très généralement appliqué par ceux de sa génération.

 Les 12-13 enfants de la troisième génération.

   12) La troisième génération compte douze ou treize, selon la manière de compter, petits-enfants. Chez Sophie Kaluzinski naissent trois garçons, Richard, Edouard, Alfred. Joseph et Odile restent sans enfants. Etienne jr est trois fois père, de Richard (46), Henriette (51) et Francis (55). Jeanne Jankowiak a deux filles, Irène, enfant accidentée et handicapée, et Suzanne. Edouard senior est père de deux garçons, Edouard junior (50) et Raymond. Marthe enfante deux garçons, Bernard (50) et Georges (53). Enfin, Marjan n’a pas d’enfants, mais un beau-fils.

   13) Les prénoms répétés. La famille a-t-elle manqué d’imagination, ou a-t-elle cédé aux modes, ou a-t-elle voulu rendre des hommages, quand il s’est agit de donner un prénom à certains de ses membres ? Toujours est-il qu’il faut bien préciser de qui l’on parle quand on dénombre deux Anna, trois Edouard, deux Etienne, deux Irène, deux Joseph, deux Marie, deux Marjan (ou Marian), deux Richard, et deux Sophie, qui appartiennent le plus souvent à deux générations successives.

   14) Les fêtes religieuses, pendant un temps ciment familial. La seconde génération continue la tradition de forte convivialité instituée par la première. Ainsi, de la fin de la seconde guerre à la fin des années soixante, se succèdent de grandes fêtes de famille qui la soudent, on ne se perd pas de vue, même d’une commune à l’autre. Leur prétexte est toujours celui de la délivrance des sacrements catholiques, d’abord les mariages, puis les baptêmes, plus tard les communions solennelles, enfin plusieurs noces d’argent et d’or, avant hélas les inévitables obsèques. Après les messes cérémonieuses suivent les banquets plantureux, les chants populaires, folkloriques, patriotiques, où de puissantes sopranos avec plénitude prennent leur envol vocal vers des sommets de tessitures, et les danses de bal. On joue sa propre musique, à l’accordéon-roi, au violon, à la clarinette, à l’harmonica, car plusieurs participants sont instrumentistes, de père en fils d’ailleurs, comme chez les Malyszka. Il en reste aujourd’hui surtout de très belles photos de groupes, où l’on remarque surtout l’élégance vestimentaire, indice ostensible important de prospérité matérielle acquise. On se concurrence dans les costumes trois pièces et les tailleurs en tissus onéreux, c’est à qui portera la tenue du meilleur faiseur (comme ledit « Jerzy »-«Georges », compatriote de Guebwiller, avec qui on fait même du troc: n’oublions pas que la période de l’économie de pénurie et des tickets de rationnement n’est pas encore si éloignée) ou plus tard du meilleur fournisseur de confections. Chaque femme, outre son souci d’elle-même se fait fort d’avoir mari et enfants parfaitement mis. On n’est pas plus haut que trois pommes que l’on porte déjà costume-cravate, et chemise blanche le dimanche. Sur les photos, le tout est non rareement envahi d’une luxuriance de fleurs presque toujours blanches. Les « Trente Glorieuses » délivrent ici leur optimisme, et leurs vibrations positives. Il faut paraître, c’est un succès, mieux, un bonheur. Si à la famille au sens strict on ajoute à ces fêtes les familles dites parentes et alliées, on a affaire à un ensemble massif véritablement tribal, clanique, très ressemblant à ce qu’on voit avec les grandes cousinades de retrouvailles à la mode ces dernières années, comme par exemple celle des Arnold dans la vallée de St-Amarin.

   15) La troisième génération : petites continuités et grosses ruptures. La troisième génération est celle des petites continuités et des grosses ruptures, par rapport aux périodes précédentes. On ne fait plus sept enfants, mais au maximum trois. On ne travaille plus automatiquement aux Mines, mais dans d’autres Entreprises. La connaissance et l’utilisation de la langue polonaise se perdent, ainsi que la pratique religieuse régulière. Les bilingues se raréfient, leur polonais devient de plus en plus rudimentaire et fautif: la langue familière avec ses défauts est encore assez bien comprise, pour ainsi dire plus parlée, et plus du tout écrite. Le dialecte alsacien connaît du reste le même déclin. Les mariages mixtes se banalisent. La francisation triomphe. L’intégration est une désintégration. Souvent même, l’assimilation pure et simple est recherchée. Tout cela vient naturellement de ce que la Pologne ne constitue plus un horizon d’avenir, et de ce que le polonais n’est plus indispensable à la vie quotidienne, aux contacts oraux minimaux. Malgré la scolarisation de plus en plus égalitariste, les qualifications obtenues demeurent souvent minimales ou bien modestes. Les emplois occupés restent subalternes, presque aussi basiques que pour les générations précédentes, de manœuvres carrément sans aucune qualification, sans autre chose à vendre économiquement que leur force de travail physique. De cette troisième génération, deux enfants feront encore leur carrière aux MDPA, un dans le secondaire, Richard Kalu, une dans le tertiaire, « Henia » épouse Jacques Seité, deux rejoindront les automobiles de Peugeot- Mulhouse Richard Szulc et Edouard Kalu, pareillement un à la production l’autre à la gestion du personnel, trois feront des études supérieures (Richard Szulc, Edouard Szulc jr, et moi-même, plus ou moins poussées, achevées, ou seulement minimales, dont deux en formation initiale et l’autre en formation continue (Celui-là a notamment reçu son rudiment juridique du médiatisé juge Sengelin, qui s’est distingué à Mulhouse par le nombre d’affaires criminelles dont il n’a jamais su percer le mystère.). Dans ce contexte, a déjà depuis une paye point la quatrième génération, et maintenant la cinquième. Ces deux, presque toujours, n’ont plus d’autre patrimoine polonais qu’un patronyme. Le temps de nouvelles immigrations est venu, au cheminement très ressemblant. Tout recommence toujours, au plus avec telle ou telle variante plus ou moins grosse. Les débuts de notre immigration polonaise a passé le cap des cent ans. Qui intéressera-t-elle encore ? Je ne sais. C’est pourquoi je n’écris plus pour un lectorat particulier, ciblé. Me lira qui voudra, sans nul doute rare. Celui-là sera mon ami, mon confident. Et moi, pour reprendre à l’académicien Jean d’Ormesson un de ses titres, «  Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit. » Forcément, ce n’est pas possible, ni même peut-être souhaitable.

   16) Zoom n° 4: Richard Szulc, le sportif pluridisciplinaire. Célibataire endurci, agent de maîtrise peugeotiste très investi dans son travail, Richard Szulc s’est fait remarquer par son engouement pour plusieurs sports. Il est lecteur fréquent du journal spécialisé « L’Equipe », indice révélateur de ses centres d’intérêt d’hier et d’aujourd’hui, et qui a beaucoup apporté à sa réelle culture sportive. En son temps un peu pongiste, assez footballeur, encore cycliste obstiné(à avaler quantité de kilomètres, surexposé à tous les dingues de la route : combien de fois ne me suis-je pas dit : çui-là, un d’ces quat’, on va bien me l’rapporter transformé en pizza ; il avait des partenaires fortiches dans la cité, avec lesquels il a roulé pendant des années : (+) Bernard Schott, le roux-corpulent-sanguin pongiste classé, et le goalman-colosse-porte-bonheur de l’asca Zbigniew Opala (1931-98), aux si stupéfiantes facultés de récupération, dixit le dr Jacques Hardy) il a surtout brillé à la pétanque, où sa dextérité supérieure stylée comme celle de personne lui a permis de devenir deux fois champion de France corporatif, en triplette au 26ème championnat national des 11 et 12 septembre 1971 en Avignon, et en doublette du 4ème championnat de France au Mans, les 21-22 juillet 1973, avec son ami d’origine italienne Gérard Cecere, installé à Wittenheim. Et il a gagné de nombreux concours amateurs, notamment sous des couleurs colmariennes, pendant de longues années. Il serait tout simplement impossible de dresser la liste des trophées remportés au fil de longues années de pratique sérieuse et concentrée à cultiver son adresse. En tout cas, il donnait de la pétanque une image bien plus digne qu’un méridional comme Marcel Pagnol dans ses plus beaux livres. Richard boule en main, et la pétanque devenait tout un art du vise juste.

   17) Zoom n° 5: Alfred Kaluzinski, le président associatif à écharpe tricolore. Dans la troisième génération, Alfred Kaluzinski mérite ici une notice biographique spécifique, et à venir, comme depuis déjà de très nombreuses années une sorte de chef de famille en polonité et en vie civique. En tant que notabilisé, il est à considérer dans sa manière propre comme le véritable successeur, mais peu bavard, de son grand-père maternel, et qui est allé bien plus loin que ce dernier.

   18) Zoom n° 6: Edouard Szulc junior, « le loup blanc » du cinéma. Il est né le 01-07-50 (donc, à 5 ans près, il a la même date de naissance que moi, qui suis du 01-07-55) et, père de 3 enfants qu’il a eus de sa femme Lucienne, née Glatigny, professeur de collège, il est mort bien trop jeune, à 44 ans,  atteint d’un cancer du poumon, le 20-10-94, au plus brillant, et prometteur, de sa notoriété régionale conquise par la diffusion cinématographique, dans les établissements scolaires de l’Académie, et dans les associations, entouré de sa famille, à la laquelle il a eu le temps de faire ses adieux, à son domicile du 18 rue des Orfèvres à Illkirch-Graffenstaden, dans la banlieue sud- est de Strasbourg, où il s’est établi et épanoui comme il a été donné à peu. Après le lycée à Schweitzer-Mulhouse, il a suivi des études de philosophie à la fac de Strasbourg, et s’est signalé comme animateur inspiré et expressif du cinéma « L’Odyssée », en face des Nouvelles Galeries, anciennement « Magmod », au bout de la rue du 22 novembre ; la grande salle de projection de cet établissement d’art et d’essai a été dédiée à sa mémoire, un geste qui donne une idée de la grande émotion suscitée par sa disparition dans les milieux culturels de la capitale alsacienne. Combien de fois, dans les milieux de l’Education nationale, ai-je été confronté à la même question : « Vous êtes en parenté, avec Edouard Szulc ? » Sa notoriété finissait par m’agacer, faisant de l’ombre à la mienne, qui, comme correspondant de presse locale, n’était pas mince non plus. J’avais alors une réponse automatique : « Nous sommes cousins, lui c’est Szulc le grand (allusion à sa taille physique de double mètre), et moi c’est Szulc le méchant. » Mais je n’ai essuyé de réflexion désobligeante en raison de ce cousinage qu’une seule fois ; quand j’ai pris ma clé de chambre (n° 158) à la Cité U Paul Appell, 8 rue de Palerme bâtiment des garçons, le concierge ayant posé la fameuse question, et reçu la fameuse réponse, a ajouté : « Eh bien ! si vous êtes aussi sale que lui, ça promet ! » J’ai appris plus tard qu’Edouard le convivial faisait en effet souvent la bringue, dans sa piaule, avec des victuailles prélevées dans le garde-manger, bien garni, de son père (Je le tiens d sa mère.); j’imagine qu’après la fête, c’était la femme de ménage qui se plaignait d’avoir trop de travail de remise en état des lieux ? Voyez, comme la vie étudiante a du charme…Tout à fait conformément aux idées reçues ! Autre anecdote, tant qu’on y est, pour illustrer que, comme on sait, le monde est petit, y compris celui de l’Education : la femme d’Edouard, et la mienne, prof également, se sont découvertes lors d’une réunion dite pédagogique, tombant nez à nez à devoir se partager une seule et même chaise , la personne chargée de la distribution des places n’ayant pas eu l’esprit assez vaste pour concevoir qu’il pouvait y avoir deux « Mme » Szulc, et pas une seule.

   19) Zoom n°7: Henriette : étoile filante du chant et du basket. Tiens ! dans ce ramassis de garçons de la troisième génération, il y a quelque chose à dire d’une fille, aujourd’hui veuve de Jacques Seité (1951-2002), Breton bretonnant originaire de Roscoff, qui est devenu en son temps le chef du service juridique des MDPA, et qui était par ailleurs neveu d’Alice Saunier-Seité (1925-2003), d’abord rectateuse (pardon, rectrice, néologisme polémique de moi, ça fait du bien), puis secrétaire d’Etat et ministre des Universités (1976-81) de Giscard, presqu’aussi proverbialement rentre-dans-l’-lard anti-syndicats qu’une « Madame Thatcher » (voir la chanson dédiée par Renaud). Il s’agit donc, celle dont il y a à dire, d’Henriette-Anne, couramment appelée, même par les Français, « Henia », à la polonaise, avec l’assentiment de l’intéressée, qui pauvrette cherchait comme elle pouvait à échapper à son prénom officiel qu’elle n’aimait pas, trop ringardo-collet monté. Gamine, comme d’autres fillettes de son âge, elle chante dans la chorale paroissiale polonaise de la chapelle St-Jean Bosco de Wittelsheim- Langenzug, où elle fait sa communion solennelle à Pâques 1965. Elle recueille pour son chant des encouragements à persévérer, ce que, selon l’habitude généralisée de s’affranchir après la « grande » communion des « obligations » communautaires, elle ne fera évidemment pas. En cette même année, gardienne de son petit frère missionnée par sa mère, elle ira un dimanche chercher le moufflet au stade de l’ASCA pour qu’il rentre déjeuner, et par le jeu des circonstances, elle se retrouvera impromptu recrutée comme basketteuse, comme sa taille, 1,72m, pas précisément celle d’une naine, l’y prédispose : une passion pour un sport est née ce jour-là. Elément doué, minime à peine en âge d’entrer dans la catégorie des cadettes, elle va enchaîner dans le club les surclassements en junior et en senior. De même, elle va accumuler à grande vitesse les sélections à un niveau supérieur à celui du club : de cadette d’Alsace à présélectionnée en équipe France « Espoirs », cette jeunette partie de rien par hasard sans poussoir familial ni scolaire dans le dos rejoint l’élite nationale, ballottée sans cesse de sessions de formation en stages d’entraînement, de perfectionnement et de triage. Elle se tire de ce rude parcours plein de promesses avec les honneurs. Elle devient la mascotte de l’équipe senior masculine de l’ASCA qui la trimbale partout, et elle bouge ! avec le surnom de « Zébulon », du nom d’une célèbre marionnette de la télévision dont la caractéristique est d’avoir un corps en forme de ressort. Cette fameuse phalange à laquelle le club doit son âge d’or l’éduque, construit sa personnalité de grande adolescente et de jeune adulte, amicalement, fraternellement, inoubliablement. Derrière veillent sur la jeune pousse d’avenir l’encadrement local, des formateurs comme l’électrique factotum Pierre Albouy, paternel, Jean-Paul Zimmermann, entraîneur qui ne demande qu’à s’ouvrir l’esprit à la nouveauté, André Kuntz, le CTR, c’est-à- dire le conseiller technique régional, sérieux et raisonnablement ambitieux. Entrée professionnellement aux Mines de potasse en 68, Zébulon, pour des raisons qui valent ce qu’elles valent, et qui la regardent, met brutalement un terme définitif à son parcours de basketteuse en 69. Dommage. Ce qui sportivement perdure d’elle tout frais encore après tant de temps, c’est sa botte technique secrète, comme celle de Nevers à l’escrime, son fameux « bras roulé », arme absolue de tant de victoires sur le terrain, de tant d’adversaires terrassées par un geste de tir dont l’adresse imparable tue. Ensuite, Henriette, toujours sportive, prend en main une raquette de tennis, pas tant pour la compétition que surtout pour la détente, et la compagnie.

   20) Zoom n° 8: Francis, votre serviteur, le chevalier dispersé. Je ne vais évidemment pas me consacrer du moins ici, un article à moi-même. Je prends assez de place dans ces mémoires, mon autobiographie y étant disséminée par tranchettes et miettes, sur tel ou tel sujet, selon les opportunités et nécessités. Je dirai seulement que mon problème (chance, malchance, les deux à la fois ?) est que je suis déjà né vieux. Les grands-mères polonaises du pâté de maisons dès mes quatre ans disaient de moi : «  Mais il parle déjà comme un vieux. » Selon que l’on voulait être avec moi ou bienveillant, laudatif, ou malveillant, péjoratif, on m’appelait  « madrala », « le petit malin », ou «  madralski », « le gros malin », le premier « a » se prononçant « onn ». Selon ma sœur, une diseuse de bonne aventure n’aurait-elle pas prédit à mon père qu’il aurait trois enfants intelligents, surtout le troisième. Devinez voir qui c’est. Ainsi, on peut dire que mon parcours commençait bien. Cette amorce sur moi-même dans ce texte suffira, ce me semble pour « annoncer ma couleur », qui peut un peu se nuancer, car avec le temps, je me sens rajeunir; eh oui, paradoxe, à soixante ans, on m’en donne souvent dix de moins, et na ! Et par les loupiots nouveaux arrivants dans mon assez vaste cercle, je ne déteste pas être appelé «tonton cassis » (par paronymie avec Francis, venant des lardons dont la prononciation n’est pas encore bien fixée). Et, comme signe distinctif notable, entre autres, dans et hors de la famille, on retiendra de moi que depuis l’automne 97, je suis chevalier dans l’Ordre du mérite de la République de Pologne, une distinction de poids, octroyée par décret du président de la République Alexandre Kwasniewski (que j’ai cordialement et simplement rencontré en privé à la Philharmonie de Varsovie, en avril de cette même année), mais trop souvent mal distribuée, à des gens justement sans mérite, et qui en tout cas ne peuvent se prévaloir, et ne pourront jamais, de mes états de service, bénévoles, comme témoin et comme acteur, comme informateur, commentateur, militant, en faveur de la promotion de la Pologne, de sa culture, en Alsace, et de l’aide sociale et humanitaire qui a été apportée pendant de longues et difficiles années au pays d’origine. D’autres mériteraient entièrement et largement la distinction, et ne la reçoivent jamais, cela me fera toujours mal au ventre.

 La quatrième génération :

   21) « Finis Poloniae ! », sauf exception. Défait militairement par les puissances qui veulent se partager en 1795 le territoire national et faire disparaître le pays de la carte européenne des Etats souverains, le général et héros national Thadée Kosciuszko, ami de Lafayette et Washington, prononce en latin son célèbre : « Finis Poloniae ! » (« C’est la fin de la Pologne ! ») Si l’on examine l’état de notre quatrième génération de l’immigration en général, on peut tout à fait reprendre cet amer constat. Les jeunes n’assurent plus la relève de la culture polonaise, la Pologne leur est devenue étrangère et indifférente, remisée au placard à vieilleries importunes. Cette généralité s’applique en particulier à notre famille. Cette génération, dont certains ont déjà passé le cap de la quarantaine d’années, en général mène une existence française. Qu’elle songe pourtant que presque toujours être français, c’est n’être que français. Mais, nous avons plus de chance que la moyenne, car un îlot de résistance subsiste, une exception, constituée par les quatre filles d’Alfred Kaluzinski, qui continuent imperturbablement aujourd’hui encore à militer pour une polonité vivante et à l’illustrer, par l’action plus que par la parole. Elles sont partout, là où il faut organiser, participer, assurer, retrousser les manches, se fatiguer, se costumer, communiquer, chanter, danser, etc, d’une association, en déclin, à l’autre indifféremment. Dans l’ordre de naissance, elles sont Myriam (née en…), Estelle, Aline et Anne- Sophie. Les quatre mousquetaires restées polonaises de cœur, en somme, au féminin. On peut retenir que Myriam, ex- épouse d’André Piasecki, un nom à retenir pour les affaires militaires et le scoutisme polonais (mais pas seulement, on y reviendra), l’aînée, par son activité professionnelle à Bollwiller dans l’import-export automobile, se situe comme la plus « branchée » sur la Pologne actuelle, en temps réel. C’est elle qui détient les idées les plus au point et sûrement perspicaces sur les mentalités, les mœurs, les tendances, commerciales, et autres, dans la Pologne du moment. Elle est également angliciste de niveau supérieur, un atout qu’on ne saurait sous-évaluer dans le monde présent et futur, et pour une mandataire. Elle est une jeune grand-mère, ce qui en soi est banal, mais doit attirer notre attention sur le fait que la cinquième génération de notre immigration a déjà commencé sa marche, du renouveau et de la continuité à la fois, espérons-le. Myriam, à mes yeux héritière crachée de sa grand-mère paternelle Sophie, elle a en effet un physique et un caractère, et elle sait où elle veut aller, est aussi à sa manière propre vocalement droite descendante de sa grande-tante Odile, en tant que nouvelle soprano de plus en plus souvent soliste de la famille, qui ne redoute plus l’épreuve du concert public, et quoiqu’ayant déjà naturellement toute gamine fait ses premières armes à la chorale paroissiale polonaise de Pulversheim « Le rossignol forestier », ayant prolongé ce début par quelques prestations vocales occasionnelles avec le groupe folklorique « Polonia » de Mulhouse, magnifique dans sa robe longue Empire champagne, elle s’affranchit maintenant de ces conditionnements originels pour s’aventurer dans le répertoire baroque français, par exemple sur le thème de la « Musique au temps de Louis XIV », assurant chez les orthodoxes de Pulversheim et environs avec ses complices Yolande Saintini (soprano) et Selvam Thorez (basse de viole) le meilleur service des Charpentier, Couperin (François, dit le Grand ?) et autres Sainte-Colombe. Fringante carrière à l’artiste ! Estelle, la puînée, tient plutôt de son grand-père paternel, par sa placidité et sa bienveillance. Après son lycée à Wittelsheim, elle s’est établie dans le secrétariat, où elle est précieuse. Elle l’est dans son Entreprise, mais aussi étroitement pour son père souvent débordé au point qu’elle a commencé à sa place une carrière de correspondante de presse locale, assurant photos, communiqués, liaisons, etc, qui sont le lot incessant de ce genre de job. Comme elle le faisait déjà comme choriste du «< Rossignol », par ce biais elle rend encore un service de plus à la communauté d’expression polonaise. Elle demeure rue de la Forêt à Pulversheim, dans la maison rénovée qui a été jusqu’à son décès celle du curé Dominique Ziolkowski: le monde catholique serait-il petit, du prêtre aux associations d’obédience? Sérieusement, sûrement pas plus ni moins que d’autres milieux.

   22) Un arbre à deux branches coupées.

  1. a) Maniek, diminutif de Marjan ou Marian mort très jeune sans laisser de descendance naturelle, c’est une première branche de l’arbre familial des Szulc qui est coupée. Pourquoi percute-t-il un camion de plein fouet, d’une collision fatale, de sa Peugeot 403 verte au petit matin encore obscur ? Fatigue au volant après nuit blanche à bambocher? Conduite en état d’ivresse ? Excès de vitesse ? Refus de priorité causé à un carrefour par un tiers inattentif ? Tout cela peut continuer à faire l’objet de conjectures.
  2. b) Ce qui est hélas certain, c’est qu’une seconde branche de l’arbre familial est maintenant coupée jusqu’à la troisième génération incluse, celle issue d’Edouard senior. Son fils aîné Edouard junior décède en octobre 94, d’une maladie prématurée, comme précisé plus haut. Beaucoup plus tard meurt sa mère Marianne, appelée par tous du diminutif de Marie, et ayant pour «  jumelle » de date de naissance son amie et presque voisine la grande scoute Anne Lasek, qui dit un jour à ma mère vouloir se faire enterrer dans son uniforme. La date du décès, paisible, chez elle, n’est pas indifférente. A quatre-vingt-quatre ans, elle part le 15 août 2011, jour de l’Assomption de Marie. Elle est inhumée à Bollwiller le 18 août, jour anniversaire de naissance de sa déjà défunte belle-sœur Irène, encore une drôle de coïncidence. Bientôt, dès deux mois après, le 13-10-11 (date anniversaire de mariage d’Etienne jr), meurt trop jeune,à peine la cinquantaine, à son domicile, resté célibataire, et depuis longtemps en très mauvaise santé, le deuxième et dernier fils de Marie, Raymond, né le… Les deux parents ont été inhumés dans un caveau familial au cimetière communal de Bollwiller. Les deux fils ont été incinérés. Les cendres de Raymond tiennent compagnie aux dépouilles de ses parents, dans la même tombe. La maison familiale (vers le rond-point, avec la Nationale 83, dit du « Nouveau Monde ») dont la construction a coûté efforts et sacrifices, est vendue, non sans mal. Pour jeter un rayon de joie sur ce triste récit d’extinction, ajoutons qu’il a quand même été donné à Edouard père et Marie de fêter au printemps 99 leurs noces d’or, comme la même grâce a été faite en août de la même année à Marthe et Marjan Malysza, qui passe maintenant en cette année 15 le cap très enviable de ses quatre-vingt-et-onze ans, bien après ses noces non plus d’or, mais de diamant (soixante ans de mariage), et presque de palissandre (soixante-cinq années), longévité rarissime !

   23) Deux dates consécutives sont  dites « maudites » pour la famille, les 20 et 21 octobre, qui coïncident avec trois décès, ceux de Sophie Kaluzinski, d’Edouard Szulc jr, et d’Irène Szulc.

   24) Pourquoi avoir choisi d’étudier les Szulc? Pour évoquer l’idée de famille polonaise, on a retenu comme illustration les Szulc, d’abord parce que, comme on dit, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. On est sensé assez bien au moins connaître les siens, et on se sent libre d’en parler comme on veut, comme on le juge décent, équitable, et vrai. Tandis que quand on sollicite quelqu’un, ou il n’a rien à dire, ou il se donne de l’importance, comme ceux qui se découvrent des ascendants aristocratiques, peut-être parce que depuis quelques années la mode est à la généalogie, et parce qu’on a tendance à pousser alors à l’inflation. Or notre projet fondamental n’était pas de faire plaisir à quiconque en lui servant un panégyrique attendu parce qu’il se le croit dû. Notre propos n’est pas la gestion des vanités ou des élucubrations, mais d’être corrects et autant que possible objectifs. Paul Valéry aurait dit : «  Entre deux mots, choisissez le moindre. » Cela est vrai aussi des maux, en particulier ceux de l’écriture, le défaut ou l’excès de cette même objectivité.

   25) Familles et familles. Chez les Polonais, quel truisme, il y a eu familles et familiasses, ou famillaces, comme il y a eu populations et populaces. Je pense à une famille qui pourrait tenir lieu de haut de gamme tant elle présente des individualités distinguées, sur le plan privé, ou professionnel, ou associatif, ou civique, ou des valeurs, de situations rares, et parfois tragiques. Elle a enfilé les références de haute honorabilité comme dans la confection d’un collier de perles. J’en vois une autre à l’inverse, sympathique et pitoyable, nouée de liens improbables, où tout le monde presque est le demi quelqu’un d’un demi quelque chose. On est en terre d’incongruité presque autant qu’en absurdie avec la pièce de dérision d’Eugène lonesco «La cantatrice chauve », où existe une famille dans laquelle tout le monde est le Bobby Watson d’un Bobby Watson. La réalité peut parfois presque valoir la fiction. Dans cet entredeux, la famille Szulc, par ses réussites, se situe dans la communauté nettement au-dessus de la moyenne, à un bon niveau, qui la fonde à avancer tête haute, car chacun (ou presque…) est parvenu à tirer de ses dispositions foncières, par l’effort et le travail, le meilleur parti possible, pour sa personne, et la collectivité.

   26) Quelques éléments pour une conclusion ouverte. Si nos mémoires polonais valent cette appellation, alors cet article sert notamment à chacun à se situer, sur l’échelle sociale. Dans l’ascenseur social rocardien, maintenant dit en panne, dépassé, qui monte, descend, stagne ? Chacun répondra lui-même en ce qui le concerne. Nous ne le ferons pas, car notre intention n’est pas de juger, ou de substituer notre idée à la pensée de chacun. Ayons simplement à l’esprit cette phrase de Philippe Val, journaliste et essayiste en vue, qui le samedi 11 avril 15 vers 8h45 bavarde avec Anne St-Claire sur radio Europe 1 pour présenter son nouveau livre virulent chez Grasset «Malaise dans l’inculture », car elle est un excellent étalon de mesure : « Une vie réussie est une vie qui fait mentir le déterminisme social. » Toute l’histoire bien comprise de nos Polonais du Bassin se trouve dedans. En outre, je crois que ce texte doit convaincre tous définitivement que deux cultures valent mieux qu’une, et trois mieux que deux. La condition binationale n’est ni une infirmité, ni une traîtrise. Elle est une valeur humaine ajoutée, à faire fructifier toujours, et à partager égalitairement, fraternellement. Ensuite, souhaitons que nos descendants ne se donnent pas comme objectif, selon une expression d’Yves Bonnefoy, poète contemporain de premier plan et à ce titre professeur au Collège de France, « la tâche d’inexister » (« La Vie errante », Poésie/Gallimard, p. 61). D’après les premiers signes socio-économiques visibles, en nette élévation par exemple chez les enfants d’Edouard le jeune ou d’Henia ma sœur, nous serions d’ores et déjà à l’abri de ce risque (Un tel à l’administration de la Jeunesse et des Sports, une autre institutrice, une autre un pied dans la pharmacie, l’autre dans la médecine, une autre encore sortant d’études commerciales supérieures: la qualification est bien au rendez- vous.) Nous rêvons de prorogateurs qui nous dépassent, heureux. Enfin, que leur soit évité ce retournement fou de l’Histoire envisagé l’espace d’une phrase en oiseau de malheur provocateur, à propos d’un actuel projet de réforme du collège, par Franz-Olivier Giesbert, éditorialiste de l’hebdomadaire « Le Point » :« Dans quelques années, au train où vont les choses, il y aura des cours pour apprendre à se faire pardonner d’être français. » (7 mai 2015, p. 7) L’histoire des immigrés Szulc illustre la justesse de cette proposition: à qui perd gagne. Cela a été notre parcours depuis près de 100 ans, franchi degré par degré. Que, jamais, l’ordre de ces termes ne soit inversé, c’est dans ce texte mon dernier souhait, jamais pour aucun de nous de : à qui gagne perd. Alors que certains éléments de la cinquième génération sont déjà parents et que donc la sixième, enfant, a commencé son cycle, il convient de la rendre consciente qu’ « Aujourd’hui, on ne se définit plus par une seule identité. On est une addition d’identités. » C’est, à soixante-dix ans, le sympathique franco-allemand Daniel Cohn-Bendit qui s’exprime, au moment où il se décide enfin à demander, et d’ailleurs obtient, la nationalité française, et vivra désormais sous le signe de la double nationalité pleinement revendiquée et assumée. Son acte de foi est pertinent : Cohn-Bendit à ses débuts a été un fouteur de merde, mais jamais jusqu’à ce jour un con. Et à ceux qui voudront se contenter d’être des Français, comme la plupart de leurs compatriotes nombrilistes, monoculturels, il faudra bien faire valoir que cette nationalité signifie, justement, la responsabilité, selon un Constantin Langille qui signe depuis peu une sorte de manifeste intitulé « La possibilité du cosmopolitisme », du refus de « la haine de l’étranger » et « des convictions universalistes et émancipatrices », car telle est la tradition nationale, nécessaire et à l’oeuvre depuis au moins les Lumières, et dont une grande partie du Monde attend encore de nous l’exemple et la continuation. Attention, rien n’est jamais définitivement figé, la roue tourne, et l’Histoire peut surprendre par des retournements: certains Américains, d’une origine polonaise plus ancienne que la nôtre, n’ont-ils pas demandé ces dernières années à leur état civil la repolonisation de leur noms et prénoms, Stan redevenant ainsi Stanislaw? Ah, ces Ricains, ils ne peuvent jamais rien faire comme les autres, ils ont toujours un temps d’ « avance » (?), ils sont plus « modernes » (?), par exemple certains de leurs Etats appliquent encore, ou déjà (?), la peine de mort. Attention, à vingt ans d’intervalle, leurs lubies traversent le plus souvent l’Atlantique pour donner « un coup de jeune » (ou de folie ?) à la vieille Europe. Y compris avec ses Polonais, et anciens Polonais. On verra. Encore. Peut-être.

   27) Mon chaleureux merci à la tante Marthe pour sa riche mémoire claire et nette, transmise oralement, son thé noir fumant et son kougelhopf de rêve, de loin le meilleur de ma vie ! dont elle tient la recette, secrète faut-il le dire, de son petit-fils établi boulanger-pâtissier dans le beau Sundgau; et au cousin Alfred pour sa documentation, ses nombreuses précisions, son désir de bien faire, et sa sensibilité, aux gens et aux choses.

   28) Légende. Au sommaire de ce site, pour signaler cet article, j’ai retenu une des photos les plus prestigieuses que j’ai de moi ; j’y figure à côté du cardinal-archevêque de Wroclaw (Basse-Silésie) Henryk Gulbinowicz, le grand protecteur de la présidente Annabelle Wersinger et de son association surtout humanitaire « Amitié franco-polonaise » ; à l’arrière-plan, à gauche Stanislas Jez, recteur de la Mission catholique polonaise en France, et à sa droite, l’abbé Joseph Spejewski, du clergé polonais local ;Son Eminence vient de donner une conférence de presse, que j’ai eue l’honneur d’animer, à la Maison du Mineur (depuis dissoute) de F68310 Wittelsheim, un embryon de musée de la potasse d’Alsace, à l’angle des rues de Reiningue et Pasteur, qui longe la voie ferrée de la cité minière de Graffenwald ; nous sommes le mardi de la Pentecôte 05-06-90 en fin de matinée ; le photographe est un professionnel du journal « L’Alsace », qui a déjà illustré quelques-uns de mes articles, dès l’été 72 (à Staffelfelden), Francis Hillmeyer, qui sera très longtemps maire de Pfastatt, et député du Haut-Rhin. Ladite conférence a donné lieu à un enregistrement vidéo, qui est disponible sur ce site. La visite « pastorale » de « Gulba » dans le Bassin potassique, ya pas à dire, ça a été un événement-canon ! Jamais, depuis les débuts de l’immigration, en effet, un prélat polonais de ce niveau hiérarchique n’avait pris la peine de se rapprocher de notre petite communauté pendant pour ainsi dire une semaine, avec un message minimal simple et clair : toucher à Bella, c’est toucher à Gulba, qui s’y frottera s’y piquera… Quand je pense que ce haut dignitaire, 10 jours avant sa mort, à un âge très avancé, a été déchu de ses titres et fonctions par le pape François, en raison de turpitudes que nous n’aurions jamais osé imaginer : mais à qui se fier, doux Jésus, si même celui-là, qui nous avait pourtant inspiré tant de confiance, en réalité n’était pas complètement nickel-chrome, comme on dit maintenant? Alors quoi ? il n’y aurait donc pas de vérité propre dans le catholicisme ? Pour plus ample informé, voir l’encyclopédie en ligne wikipedia, elle est explicite, du sexe et de la politique, enfin, pouah…, c’est le genre de chose dont on ne se remet jamais vraiment, on est vraiment tombés de haut…

   29) Fini le 30-04-26 par fsz ; aujourd’hui, ma sœur Henriette a 75 ans ; et moi, cela fait 50 ans que j’ai failli perdre la vie, dans un incendie nocturne : et je suis encore là pour réentendre la chanson de l’époque devenue, singulièrement autobiographique, chantée par blonde Sylvie Vartan « On peut mourir, le monde chante »; d’ailleurs, où reposent les défunts de la famille Szulc ? la plupart au cimetière de Pulversheim une tombe Szulc, une autre Kaluzinski)d’autres à Bollwiller, d’autres à Wittelsheim, et même au « jardin du souvenir » du centre funéraire nord de Mulhouse ; matériel protégé par le droit d’auteur (loi française du 11 mars 1957).

par fsz site polonais-et-potasse.com

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